lun 5 avr 2004
Steve Fossett, roi du monde
05 04 2004
Un coup de maître ! Pour sa première tentative contre le record du tour du monde en équipage sans escale, Steve Fossett n'a pas fait dans le détail, battant de près de six jours le temps de référence qui était détenu depuis mai 2002 par Bruno Peyron sur Orange.
Moins de 60 jours pour parcourir plus de 45 000 kilomètres à plus de 18 nœuds de moyenne, la performance laisse pantois, et même des marins aguerris à ces circumnavigations avaient du mal à l'imaginer, à l'instar justement de Bruno Peyron, qui nous déclarait début janvier : "La meilleure démonstration pour ceux qui parlent de 60 jours et à mon avis rêvent un peu, c'est que si on additionne les meilleurs partiels de toutes les tentatives, on est déjà à 59. C'est donc quasiment impossible car on n'aura jamais les conditions qui nous permettront de faire ça."
Steve Fossett et son équipage composé d'une femme et onze hommes ont donc repoussé les limites du possible lors de ce tour du monde qui les aura vus déjouer avec brio tous les pièges météo et quasiment tout le temps faire la course en avance sur les temps de passage d'Orange : après un départ timide (8 jours et 6 heures pour rallier l'Equateur), le maxi-catamaran a fait tomber les records les uns après les autres avec pas loin d'une journée d'avance à Bonne-Espérance (17 jours et 23 heures), presque quatre au Cap Leeuwin (25 jours et 14 heures), deux et demi au Cap Horn (39 jours et 16 heures) pour finir par une fulgurante remontée de l'Atlantique : là où Olivier de Kersauson, pourtant largement en avance, perdit toutes ses illusions l'an dernier sur Geronimo, Steve Fossett a gagné trois jours et demi sur Orange, traversant le Pot-au-Noir puis l'anticyclone des Açores avec une insolente facilité.

Vincent: "On se sent invincibles !"
Et pourtant, la partie a été plusieurs fois sur le point de s'arrêter, avec plusieurs casses matérielles sans doute dues à l'âge «avancé» d'un bateau comptant de nombreux milles à son compteur, puisque mis à l'eau en 1998. C'était d'ailleurs le principal point d'interrogation de Thomas Coville début janvier, lui qui s'entraînait alors sur Cheyenne, mais dut ensuite renoncer à partir, faute de temps : "L'avantage de Cheyenne, c'est qu'il est très grand et expérimenté, son défaut, c'est qu'il est un peu lourd et qu'il commence à dater. Du coup, certaines pièces sont un peu archaïques."
Le skipper de Sodebo avait vu juste, puisque par deux fois, le maxi-catamaran de 38 mètres a donné des signes de fatigue évidents: d'abord au passage du Cap de Bonne-Espérance, lorsqu'il frôla l'abandon suite à la rupture d'une pièce de fixation de l'étai (câble supportant le mât à l'avant). La réparation réussie, le seul Français du bord, Jacques Vincent, second de Coville sur Sodebo, n'en revenait alors pas d'être encore en course : "Ce qui nous est arrivé est assez incroyable. L'avarie était de taille et on aurait dit que Cape Town était là sur notre route pour nous accueillir. Mais nous n'avons pas écouté les sirènes d'Afrique du Sud et on s'est mis en tête en dépit du bon sens qu'on pouvait peut-être réparer. Nos deux Irlandais se sont relayés en haut du mât et sont nos vrais héros. Côté moral on se sent invincibles ! Steve n'a pas quitté son regard impassible et neutre, mais il a dit quelques mots qui montraient qu'il était content et qu'il avait choisi un bon équipage. Il a ajouté: "At sea it is easy, you can stop and repair. Up in the air you just die" (en mer, c'est facile, vous pouvez vous arrêter pour réparer, dans les airs, vous mourrez). C'est sûr !"
L'autre incident survint peu avant le Cap Horn avec deux problèmes sur le rail de grand-voile qui contraignirent l'équipage à une réparation périlleuse en pleine mer en haut des 45 mètres du mât ! En tout, ce sont facilement trois journées qui ont été perdues lors de ces interventions «chirurgicales» sur Cheyenne qui aurait presque pu approcher la barre des 55 jours sans cela !
Les deux plus prestigieux records pour Fossett
A chaque fois, les 13 marins ont su garder calme et bonne humeur, visiblement une des marques de fabrique de l'épopée, la greffe ayant visiblement pris entre ces hommes et femme d'horizons différents (trois Américains, deux Néo-Zélandais, deux Irlandais, deux Britanniques, un Sud-Africain, un Australien, un Espagnol et un Français). Ce que sentait bien Thomas Coville en janvier: "L'ambiance sur ce projet est particulière: comme c'est un bateau de propriétaire, il n'y a pas la pression du sponsor. Au contraire, il y a un propriétaire qui ne rechigne pas à la dépense s'il estime que c'est justifié. Il s'entoure de gens avec lesquels il aime naviguer, la notion de plaisir est très présente."
Et le skipper de Sodebo de louer l'efficacité de la méthode anglo-saxonne, assez radicalement opposée à celle pratiquée sur les bateaux battant pavillon tricolore: "Ici, c'est la hiérarchie qui prévaut dans la prise de décision, on va tout de suite à l'essentiel. C'est le chef de quart qui décide si on prend un ris, si on renvoie de la toile ou non, point barre. Le schéma est très simple: un ordre, une action. En France, on se pose davantage de questions, on discute."
La méthode a donc eu du bon pour un bateau qui compte désormais une impressionnante collection de records à son tableau de chasse avec les deux plus prestigieux, le tour du monde en équipage et la traversée de l'Atlantique d'ouest en est (4 jours et 17 heures en octobre 2001). Après être passé au pied du phare du Stiff lundi à 17h, le catamaran a tout de suite infléchi sa course pour rallier Plymouth, son port d'attache en Angleterre, où un accueil triomphal et arrosé attendait les 13 héros. "Nos 2 Kiwis se demandent si après deux mois de sobriété, ils pourront dignement satisfaire leur soif...de bière !", déclarait dimanche Jacques Vincent, réponse lundi soir !
